Ileana Cornea, Paris, mars 2015
Critique d’art et journaliste pour le magazine Artension

Quelle étrange aventure que l’histoire de la peinture...
Un jour, elle a cessé de bavarder. L’image d’un monde aux contours définis part en éclats. Les lignes, les segments, les cercles, les couleurs, lui suffisent. La tradition pesait comme une chape. Les impressionnistes lui ont mis le feu, les abstraits, la poudre. Et, quelle énergie chez les Delaunay, quelle musicalité chez Kandinsky, quelle étrange métaphysique chez Malevitch et quelle rythmique chez Mondrian. Ils inventèrent la modernité à partir d’eux-mêmes, de ce que leur dictèrent leurs yeux, et leurs audaces.

L’abstraction, écrit le critique Michel Seuphor son grand défenseur, « n’est nullement la voie de la facilité mais celle de la création pure, je dirais, en donnant au mot son sens étymologique, de l’invention de soi. » Les artistes contemporains en sont fascinés. La matière peut tout.

Elle confère aux toiles d’Arnaud Gautron une vie intérieure intense. Ses gestes, son imaginaire, ses humeurs s’incarnent de son matériau qu’il chiffonne, qu’il charge, qu’il dynamise. De Pollock, il a pris le geste pour produire une pluie d’étoiles. Il a regardé Kiefer et ses grands champs de mémoire. Comme Fautrier il a trouvé le moyen d’envelopper le mystère dans la peau froissée de sa peinture. Des paysages ?

Cela sent l’humidité. Comme dans la nature, la lumière du soleil dans une forêt dense et sombre à l’automne, la chaleur provoquée par ses rouges et ses ocres irradie ses noirs bitumeux. La transparence de l’eau abonde, pluie ruisselant sur les vitres : « Les horizons fuient à l’est » titre-t-il.

Parfois une chaleur désolante semble assécher la saison. D’un coup tout se fige, l’air humide, la brume enveloppe le tout.
Glaciale, boréale, une autre de ses toiles m’évoque le Labrador vu du ciel. Une autre, liquide et visqueuse semble se lisser comme l’intérieur rose d’un coquillage de mer, la charonia tritonis.

Paysages fantômes, terres réincarnées, la matière dense et sombre, et de papiers froissés, découpés, ses paysages se passent des paysages, leurs états bilieux, leur mélancolie, leur flegme, leur sécheresse, implosent.
Les quatre humeurs cardinales et les quatre éléments de la nature se correspondent. La nature et l’être semblent communier dans une abstraction hippocratique. L’homme dans le paysage, l’homme nature, l’artiste, ses rêves, sa matière, sa substance : « Quand une rêverie, quant un rêve vient ainsi à s’absorber dans une substance, l’être entier en reçoit une étrange permanence. Le rêve s’endort. Le rêve se stabilise. Il tend à participer à la vie lente et monotone d’un élément. Ayant trouvé son élément, il y vient fondre toutes ses images. Il se matérialise. Il se “cosmose” ». Écrit Bachelard.

 

Depuis une quinzaine d’années d’expériences multiples et de voyages, je me suis confronté à différentes techniques et à différents vocabulaires visuels pour appréhender ce que je cherche : un instrument unifié d’expression qui soit singulier, profond et épais et qui me permette d’explorer le mystère de l’existence humaine et la complexité de notre intériorité.

C’est désormais la peinture qui retient toute mon attention et dans laquelle je creuse, à chaque nouvelle toile, un questionnement autour de la matière, de ce qu’elle porte comme mémoire ou comme trace, de ce qu’elle dévoile de la réalité, de ce qu’elle nous apprend de nous même, de la lumière, de la terre, des autres êtres vivants ou de l’esprit.

Inspiré par les traditions anciennes, où l’esprit et la matière ne font qu’un, je cherche à «voir au travers» et à rendre ainsi, par une expression qui m’est propre, ce que je perçois de la nature. Par cela, je cherche à «toucher» et «faire penser à», sans n’avoir jamais rien illustré ou représenté, chemin fragile entre l’abstraction pure et la figuration.

Mon inspiration est également psychologique. L’étude de l’inconscient alimente ma recherche visuelle par un travail sur la mémoire, où le souvenir n’est pas figé mais plutôt un recommencement permanent du regard que l’on porte et la possibilité d’un rêve éveillé.

Par la technique que j’utilise, où se mêlent peinture acrylique et papier, je joue à la fois sur l’espace et le temps. Le papier, en absorbant l’eau, ralentit le séchage de l’acrylique et me permet ainsi de manipuler la matière, de la frotter, de la plier ou de l’arracher, de la faire couler, de la déplacer. La lumière peut ainsi naître d’un trou creusé dans l’épaisseur du papier, révélant alors une strate oubliée.

Mes couleurs sont issues d’un mélange permanent de jus dont l’issue tend au gris. Elles sont réveillées par des projections de peinture épaisse que j’associe au travail d’érosion permanent provoqué par la mer et le vent.

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